Galerie Spitzberg

Frédy Kocher

Spitzberg!

Ce nom sonne bien! Fort, aigu, claquant! Froid aussi! Il évoque le grand Nord, la conquête du pôle et ses drames. Mais également des paysages rudes, à couper le souffle, et la rencontre avec des animaux d’exception dans un milieu de roches et de glaces parmi les plus hostiles du monde. On a envie d’y tremper ses palmes, d’en explorer les fonds à la découverte de... de quoi? C’est le mystère! Nos nombreuses recherches sur la toile ou auprès de voyagistes spécialisés ne nous éclairent pas. L’imagination vagabonde... Nous verrons bien.

Au terme d’un voyage commencé aux aurores, nous survolons en soirée le Spitzberg dont les sommets enneigés émergent d’une mer de brouillard, habituelle en été. Elle est due à la collision d’un courant venu de l’Arctique avec l’air moins froid de l’archipel.
A terre, les formalités d’usage accomplies, nous nous précipitons dans un restaurant réputé de Longyearbyen, la capitale, 2000 âmes. Nous découvrons des autochtones cordiaux, ouverts, bien dans leurs bottes. On apprend que les véhicules et les maisons ne sont jamais fermés à clef. C’est qu’un ours pourrait bien rôder aux alentours - de fait toutes nos sorties auront lieu sous la surveillance de deux gardes armés d’un fusil de gros calibre -. Belle ambiance de la solidarité et de la cohésion sociale des peuples du Nord. Epatant! Dynamisant!

Le lendemain, une ballade en kayak est planifiée à travers le fjord qui baigne Longyearbyen, à la découverte de vestiges historiques, le plus souvent quelques planches et briques, de l’activité des trappeurs et chasseurs qui ont déferlé sur l’archipel peu après sa découverte par Willem Barents en 1596. Les massacres sauvages de baleines, morses, ours blancs, rennes, renards, oiseaux, pour la valeur de leurs graisse, défenses, fourrure ou utilité alimentaire, se sont poursuivis jusqu’au 20ème siècle. Depuis que l’administration du Svalbard a été confiée à la Norvège en 1925, ces espèces sont totalement protégées et ne sont plus menacées. Elles sont aussi protégées, ou leur chasse est sévèrement réglementée, par les autres nations qui bordent l’Océan Glacial Arctique. Une bénédiction!

Notre périple autour du Spitzberg, plus grand que la Suisse et île principale de l’archipel du Svalbard - entièrement pris dans la banquise en hiver – débute par le Sud, d’autres bateaux ayant pris le cap inverse. Les paysages beaux, sauvages, grandioses, wagnériens, nous laissent sans voix. De fjord en fjord, nous saluons bélougas, baleines, phoques, renards, oiseaux divers, goélands, mouettes, sternes, guillemots, macareux entre autres, toujours accompagnés de fulmars boréals, magnifiques voiliers.

Première immersion. L’eau est froide, moins de 1°C. Ce n’est pas une surprise. Mais elle est trouble! C’est gênant. Comme sur le continent, le mois de juillet a été inhabituellement chaud cette année et la fonte des neiges et glaces, marquée. L’eau de ruissellement a donc charrié en abondance des alluvions dans la mer. Nous ne tardons pas à nous perdre dans une forêt de kelp, comme un grain de moutarde dans une salade de choux. Nos bulles nous indiquent une direction précieuse. Les algues forment des images graphiques surprenantes et très belles. Le fond, dans lequel se cache un petit monde de crustacés, est tapissé d’éponges et d’actinies innombrables aux chaudes couleurs. Pas de rencontre palpitante avec “du gros” à part rarement avec des phoques toujours facétieux.
Une de nos plongées s’est déroulée autour d’un volumineux iceberg aux formes intéressantes dans une large baie. L’eau était si trouble qu’il était impossible d’apercevoir la glace sous la surface. Nous avons donc barboté la tête à l’air et pris quelques clichés. Deux d’entre nous, croyant pouvoir se guider au toucher, n’ont pas eu cette sagesse. Quand ils ont voulu remonter ils se sont heurtés à des parois dures. Ils étaient pris dans une grotte de glace. Après de nombreuses extrasystoles et tentatives, ils ont émergé plus blancs que neige. A peine réinstallés sur nos Zodiac, l’iceberg s’est scindé en deux énormes blocs, sans dommage pour nous. La chance était avec nous!

La route du Sud étant bloquée par le pack, glace accumulée par les courants marins, nous avons fait demi-tour pour remonter vers la banquise, habitat des phoques et des ours polaires .

Au cours d’une exploration de la toundra, faite de mousses, d’herbes clairsemées et même d’arbres – si, si, il y a des saules... nains, de quelques cm de hauteur – nous apercevons un morse blessé à la tête, une défense cassée, qui se repose sur la berge à une centaine de mètres. Nous nous en approchons lentement quand soudain, à quelques mètres, l’eau s’agite et une tête de morse apparaît. On y lit la surprise, l’étonnement et même la crainte devant notre nombre. Une autre tête émerge, puis une autre, et encore d’autres, une bonne douzaine. Ils se croisent, se chevauchent, plongent, réémergent, les plus petits se dissimulant derrière les plus gros, dans un ballet digne du Bolchoï, n’osant pas venir sur la plage. Le spectacle dure plus de deux heures. La troupe plonge en une dernière révérence gracieuse et disparaît dans les flots.

Nous abordons la banquise après une semaine. Notre bateau à coque renforcée s’y engage résolument mais à vitesse réduite. Toutes les jumelles scrutent l’horizon à la recherche du seigneur des lieux, l’ours blanc ou ours polaire ou Ursus maritimus ou polar bear. Quand un ours est repéré, le bateau s’arrête de crainte de le faire fuir. Il suffit maintenant d’attendre. Il est d’un naturel très curieux. Il viendra jusqu’à nous, c’est certain. Et de fait il vient, lentement, très lentement, prenant tout son temps, un peu méfiant, en humant l’air pour identifier l’intrus. Car son odorat est très développé. Il lui permet de sentir un phoque, sa proie favorite, à plusieurs kilomètres de distance, une trentaine selon les scientifiques. Il s’arrête pour faire des galipettes désopilantes, ou un somme! Quand il est près de nous, il dresse son museau, nous regarde d’un air vaguement blasé, s’en retourne, s’en revient, scrute l’eau, indécis. Le manège peut durer quelques minutes ou plus de deux heures. Un vrai régal!

C’est un animal magnifique, fascinant. Sa fourrure blanche ou jaunâtre paraît douce. On aimerait la caresser. Mais il peut être dangereux. Il assomme les phoques, qu’il consomme à raison d’un par semaine, d’un violent coup de patte quand ils émergent de leur trou creusé dans la glace pour respirer. Il peut hisser, seul, un bélouga de 6 mètres sur la banquise après l’avoir blessé à son évent pour le faire suffoquer. Il s’attaque parfois aux morses, avec peu de succès cependant, sauf quand il crée une panique au sein d’un groupe. Des petits ou des malades peuvent alors être écrasés dans la débandade. L’ours mâle ou femelle peut s’attaquer aux petits quand la disette devient insupportable.

Nous n’avons rencontré que des animaux sains. Nous avons vu des paysages époustouflants. Nous nous en retournons riches d’images exceptionnelles. Mais nous avons été particulièrement chanceux. De mémoire des professionnels qui nous accompagnaient, biologistes, guides, historiens, photographes, marins, jamais en trente ans d’expéditions arctiques ils n’avaient vu tant d’animaux ni joui d’un temps si favorable.